5/04/2009

Un homme est debout

Un homme est debout, face à l’autel. Il supplie en silence ses bourreaux de le laisser partir. Psalmodiant quelques vers bien choisis pour témoigner sa piété, il s’effondre sur le sol. Il pleure. Son anus vient d’éclater, les lambeaux tressautant de façon pathétique au rythme de ses sanglots. Lui-même est sur le point de s’éparpiller en monceaux de chair. Terrassé par la douleur, il a des crampes pour seul mouvement. Tandis que, un à un, ses organes et puis ses membres volent en mille tronçons inégaux, le sol se recueille sous son sang.

Carrelage millénaire, fait de céramique wisigothique, le sol s’abreuve tout en s’exaltant des jours qui lui apportent toujours de nouveaux venus lui chatouillant le marbre d’un glissement tranquille. Supporté d’une solide construction de Pierre avec qui il s’est peu familiarisé, le carrelage divague dans ses souvenirs bien ordonnés. Il n’a guère mieux à faire que de ressasser le passé qu’il a vécu, par un contact très froid, presque rationnel, avec le genre humain. Il a connu bien des prières, des homélies, d’autres discours et aussi des châtiments. C’est pourtant aujourd’hui qu’il est pour la première fois parcouru d’une chaleur enveloppante et douce. C’est son premier contact avec le sang humain.

De sa très plane surface et de dimensions parfaitement grecques, son usage a toujours été d’accueillir les célébrations de l’office catholique. Unique parmi ses semblables d’autres pièces et d’autres étages, le carrelage est de loin le plus heureux et le plus droit. Sa conception, jadis confiée à des maîtres ingénieurs d’origine maure, est un des secrets les mieux gardés de tout l’empire. Il est même dit que les maçons à l’origine de son existence se seraient donnés la mort sitôt après l’accomplissement de leur devoir.

Châtiés par les Saints pour avoir, par trois occasions, manqué de rendre hommage à Sa Toute Puissance, les quatre ingénieurs ayant façonné le carrelage de la Divine salle furent contraints à leur tâche par l’ordre direct du premier des tyrans. Liés à leur terre et à l’obéissance politique, ils ont donc entrepris de bâtir un lieu qui devait servir ensuite au culte qu’ils méprisèrent tant. C’est dont par honte pour la plus abjecte des sentences qu’ils se donnèrent la mort par la sodomie, châtiant d’un même méfait toute la pureté des rites à avoir lieu sur les sols qu’ils avaient perfectionnés. Mais jamais auparavant la moindre goutte de sang n’était venue dévoiler au grand jour, à la lueur des chandelles blanches, le dessein le plus maléfique de ces ingénieurs incompris.

Dans leurs derniers tressautements, alors qu’ils se hâtaient d’en finir, les quatre maçons scellèrent une entente fraternelle que les légendes les plus sordides associent au Grand Joueur. À l’unisson dans leurs halètements et amoncelés de derrière en devant, les quatre Maures soupirèrent une incantation d’origine aussi lointaine que la leur. D’une sorcellerie inouïe en terre d’Empire, ils clamèrent que l’acte de sodomie deviendrait coutume du culte qu’ils méprisaient, en rétribution pour la haine vorace que vouaient les cultistes à l’égard de telles pratiques charnelles. Et que le premier cultiste se refusant à la pénétration anale par ses pairs serait foudroyé depuis l’anus, son corps déchiré par l’ultime symphonie de l’abstinence.

Les premiers cultistes prirent rapidement connaissance de cette malédiction qu’ils tentèrent d’éradiquer sans le moindre succès. Résignés, ils gardèrent le secret des oreilles extérieures et entreprirent de transmettre leur lourd savoir aux nouveaux venus. Pendant mille ans, tout allait bien : les cultistes s’enculant tour à tour lors de cérémonies à portes closes, prenant bien soin d’étendre leurs toges sur le sol pour éviter d’en tacher la si parfaite céramique, obtenue au douloureux pris de ces entrailles ravagées.

C’est alors qu’un jour, Sa Toute Puissance en personne traversa la Mer pour visiter le désormais historique carrelage des Maures. Tout en marchant sur les parfaites dalles de céramiques, il fut soudainement pris de remords intestinaux. Et la vision de quatre Maures en sueur, en pleine sodomie, le regard rivé les uns sur les autres dans une extase commune, s’imposa à ses yeux tel un feu à toute forêt d’été.

L’homme, plénipotentiaire du culte jadis maudit par les ingénieurs qu’il contemplait malgré lui, meurt dans un râle.