7/07/2009

Offenses à la révolution, première partie

Cette réflexion se veut la première d’une série qui portera sur le concept de «révolution». L’objectif d’une telle approche est double. D’abord : avoir quelque chose à écrire sur le présent blogue; ensuite : développer dans un premier temps ma propre conception du mot et de l’idée, pour, par la suite, énoncer et critiquer différentes visions d’auteurEs s’y étant penchéEs.

Le tout a commencé après avoir vu, puis commandé, puis lu, le livre History’s locomotives de l’historien Martin Malia (très peu marxiste), qui porte très justement sur ce concept dans l’histoire. Je consacrerai éventuellement un article complet à cette monographie. Toujours dans l’idée des futurs articles, j’aurai tout le loisir de comparer les différentes visions militantes qui ont partagé pourtant ce même espoir. J’arrête là, car rien ne serait plus insensé de ma part de croire en une quelconque rigueur de travail. D’ailleurs, comme l’a mentionné le Mouton Marron, mis à part faire plaisir à ma grand-maman en allant serrer la main de M. le RectUM (la droite de l’Université de Montréal, pour les latinistes), j’ai peu œuvré depuis le début de la saison estivale.


Concept qui a beaucoup marqué les discours de l’extrême-gauche, la révolution me semble pourtant une clé énigmatique qui permettrait d’illuminer bien des discours. J’entends ici par extrême-gauche une simplification à outrance des idées politiques au sens où me l’a récemment décrit le Mouton Marron; c’est-à-dire une idée qui met de l’avant, jusqu’à un point extrême (et des moyens qui le sont tout autant), la collectivité plutôt que l’individualité. Il faut noter ici qu’en théorie, le fait de prendre en compte la première option ne nie pas forcément l’accomplissement de chacun ou de chacune, sans quoi l’anarchisme serait, par une telle vision, considéré comme du centrisme. Non. Plutôt, considérons que la gauche met de l’avant une vision politique (rapports de pouvoir) collective, tandis que la droite met de l’avant une vision politique individuelle. Ainsi, tous les autres facettes de la vie qui ne sont pas politiques peuvent être gérées de différentes façons qui n’ont rien à voir avec la dichotomie gauche / droite.

Notons toutefois mon intention d’en découdre avec la traditionnelle tendance à associer le concept de révolution avec la gauche. En effet, suivant la division précédente entre gauche et droite, une révolution qui met de l’avant le libéralisme (comme aux États-Unis) est davantage une révolution de droite que de gauche. Cette thèse encore peu claire à mon esprit nécessite un bémol : toute révolution est le fruit d’une certaine collectivité, d’un groupe définissable. Or, pour assurer la cohésion, le groupe doit être mis de l’avant. Exemple démagogique : je peux faire une révolution seul dans mon salon, mais elle ne touchera personne d’autre que moi. De plus, jusqu’à présent, j’ai plutôt l’intention de m’attarder à la révolution telle que vécue selon la gauche politique. Enfin, gardons simplement à l’esprit qu’une révolution peut avoir des résultats dignes de la droite.

Mais bon, tentons de commencer avec la première lettre. Originellement, le terme de révolution est d’appartenance scientifique, et il qualifie tout objet (au sens large) effectuant un tour sur lui-même. La terre effectue une révolution sur elle-même en un peu moins que 24 heures; cette même planète effectue une autre révolution en faisant le tour du soleil en environ 365 jours; etc. De même, selon ce qu’avance Martin Malia (et là-dessus, j’aurais tendance à être du même avis), les premières révolutions occidentales suivent ce principe : la Glorieuse Révolution en Angleterre visait un retour à la normale. J’ajouterais à cela que les révolutionnaires américains visaient au départ le respect de leurs droits constitutionnels en tant qu’Anglais. Ce n’est qu’à partir de la Révolution française que l’idée de changement radical prend le pas au retour à l’état d’origine. Ces considérations de moment et de lieu importent peu, car je tâcherai d’analyser surtout la seconde version du concept, mais pour mieux expliquer ma propre position concernant la révolution, ces deux versions du concept peuvent être utiles.


En dernier lieu de cette première partie, je crois bon de clarifier ce que je pense de l’idée révolutionnaire. D’emblée, je crois bon de spécifier que je ne suis pas révolutionnaire. Mes prétentions utopistes m’amènent à vouloir un changement radical (dans le sens étymologique à la racine) en trois grands axes : 1° oblitération des rapports de domination (ce qui détruit le capitalisme, l’État, les religions et le paternalisme de facto) et remplacement par une approche où les rapports interpersonnels sont gouvernés par l’affection, la communication et la libre-pensée; 2° abolition de la propriété privée au bénéfice d’une possession au sens pseudo-proudhonien (ce que j’utilise et ce qui comble mes besoins naturels essentiels m’appartiennent; le reste est à qui en a le besoin); 3° antidogmatisme généré par un empirisme matérialiste (les gens choisissent selon ce qu’ils ou elles considèrent ce qui est mieux pour leur avenir, celui de leurs pairs, et celui de l’environnement dans lequel ils et elles vivent*). Ces éléments axiomatiques à ma pensée ne sont assurément pas exhaustifs et encore moins imperméables aux idées d’autrui (donc à changer). Exemple anecdotique : je désire que chacun et chacune cultive son propre champ de pommes de terres, mais n’ai pas le souhait de l’imposer. Mais bon, l’objet ici est d’élaborer sur l’idée révolutionnaire, retournons à nos moutons rouges.

Dans un élan pseudo-kantien, je considère que les moyens doivent se porter garants de la fin qu’ils donnent. Plus précisément dans le cas révolutionnaire, tout moyen émancipateur pour l’humanité en général doit respecter l’humanité en spécifique. Autrement dit, j’exclue toute extermination d’humains et d’humaines comme moyen pour parvenir à ce que ces gens n’oppriment plus leurs semblables. À mes yeux, il est inconcevable de tuer pour obtenir l’émancipation. Voilà pour le meurtre.

Ceci dit, il ne serait pas impossible qu’une révolution ne fasse pas couler le sang, mais d’autres considérations viennent encore limiter mon appréciation d’une telle méthode. Bien que je ne sois pas a priori contre toute forme de violence dans les vies courante et utopique, on pourrait opposer à l’idée révolutionnaire qu’elle se contredit, car elle brime la liberté de certains (ou, mais historiquement moins souvent, de certaines) pour l’obtention de celle des autres. Or, à cet argument je crois bon rappeler que par logique empirique il est aisément observable que la confiscation de la propriété de quelqu’un peut s’effectuer sans nécessairement lui enlever tout moyen de survie : c’est le produit de son enrichissement qu’on désire lui soutirer, afin de nourrir les ventres vides qui l’assaillent. Mais à une telle issue j’ose rappeler l’historique argument que toute révolution, malgré des départs bien souvent populaires et légitimes, s’est poursuivie par une centralisation d’un groupe s’imposant au reste de la société. Ceci me semble dû en partie parce que dans le changement radical s’est joint une prise de possession du pouvoir politique par un groupe, au détriment de celui qui l’avait, et bien plus encore au détriment d’une population au nom de laquelle le changement de pouvoir a lieu (dans le cas des révolutions ‘socialistes’ dont 1917 est la date exemplaire). Bref, la révolution en tant que transition du pouvoir politique me semble bien dangereuse et inacceptable.

C’est là où généralement les idées anarchistes l’emportent sur la théorie des socialistes se basant sur Marx (réduire le socialisme à ce seul personnage est très réducteur et met de côté Proudhon, Fourier, Bakounine, Mill et bien d’autres en tant que théoriciens socialistes du 19e siècle). Car bien entendu, l’anarchisme règle le problème du pouvoir politique en le supprimant purement et simplement. Mais, pour user d’un brin de rhétorique, la révolution demeure-t-elle un outil acceptable ?

C’est probablement mon bagage d’historien qui me pourrit la vue, car toute approche réaliste de la révolution me semble mener à d’effroyables difficultés, autant en ne considérant l’intérieur du mouvement révolutionnaire qu’en y ajoutant les grandes limitations venues de l’extérieur de ses rangs. À commencer par l’organisation d’une telle épopée : pour demeurer fidèle à l’anarchisme, la révolution devra permettre les différences de cap en cours de route, s’effectuer de façon démocratique sans qu’il n’y ait de reprise par un mouvement d’avant-garde ou une quelconque fédération ayant préparé le grand soir. D’ailleurs sur cette dernière, j’espère sincèrement que les regroupements anarchistes sauront faire preuve de modestie, advenant la révolution, en laissant les autres humains et humaines s’organiser autrement que selon leurs vues. Ce n’est pas un hasard si l’anarchisme porte le drapeau noir : toutes les couleurs sont admises; aucune n’est de mise.

Jusqu’à présent, toute révolution a connu une sorte de retour en arrière une fois la phase dite révolutionnaire terminée : après une prise en main ‘populaire’ (à différents degrés selon les différents cas), un retour au despotisme, qu’il soit de Cromwell, de Robespierre, de Lénine ou de Mao. C’est en ce sens que je considère important la première version du terme : un tour sur soi-même. Après avoir fait un tour d’horizon des possibles et des souhaitables, on opte pour une solution centralisée qui nous éloigne en partie de l’objectif (quand il y en a un), ou simplement nous ramène à l’état souhaité : l’antérieur qui était mieux.


Avec de tels exemples en tête, la révolution ne m’apparaît aucunement comme une solution. Toutefois, et je vais terminer là-dessus (je le promets !), c’est davantage la centralisation de la révolution que celle-ci qui pose problème. L’inaptitude de toute révolution socialiste à accomplir sa ‘destinée’ me semble dû en partie à l’immensité touchée : un pays entier. Mon souhait est que s’effectuent tout autant de petites révolutions qu’il y a de rêves et d’idées : que chacun et chacune, révolutionnent leur propre existence en fonction de leurs désirs et démontrent au reste de la planète qu’il existe d’autres moyens de vivre que par le système capitaliste. C’est en ce sens qu’il faut continuer le combat : en collectivisant des lieux, pour mettre fin à l’itinérance ; en établissant des coopératives de travail pour mettre fin aux abus patronaux et aux aberrations syndicales que sont les centrales nationales corporatisées, cotées en bourse et désireuses d’acheter une équipe de hockey pour le bien-être de la nation; ou en tout autre moyen respectueux de la fin qu’il désire engendrer.


* Cette approche en trois temps traduit un mode d’analyse que m’a jadis présenté une amie. J’ai repris le concept car je trouvais approprié de séparer (grossièrement) ainsi les champs de conscience (soi, les autres, l’environnement). Notons toutefois que je ne sépare ici pas en trois parts égales : je me fous complètement de la quantité de conscience qui doit être adressée à chacune des sphères.