3/04/2010

l'autre fondement : le patriarcat

J’avais promis, il y a longtemps, que je m’ouvrirais la gueule pour expliquer ma position proféministe. Ça part un peu dans tous les sens et il fort est possible que je reprenne sans le savoir des idées que d’autres m’ont jadis données. Quoi qu’il en soit, si vous retrouvez-là une de vos idées, sachez que je n’ai aucunement voulu m’en revendiquer le créateur, mais plutôt un de ses partisans.

D’emblée, je me considère proféministe radical. En effet, considérant que je ne suis pas une femme, je ne peux porter l’étendard du féminisme à leur place, et donc ne pas être féministe à proprement parler. Je ne peux qu’appuyer tout ce que je considère positif pour l’obtention d’une égalité entre les hommes et les femmes. Et vu que je suis également en mauvais termes avec la société capitaliste et patriarcale qui est la nôtre, j’adopte assez généralement la position du féminisme radical qui selon moi se résume à cette phrase tirée du blogue chercher des poux : «Feminism is the radical notion that women are people».

On pourrait croire assez facilement que le Québec est une société égalitaire en termes de relations hommes-femmes. Il paraît vrai que nous sommes un peu en avance sur bien d'autres sociétés, du moins dans l'image que nous donnons. Il y a parité au cabinet des ministres, notre cheffe fédérale, représentante du pouvoir royal anglais est de sexe féminin, l'ensemble de la société civile est, paraît-il, ouverte aux femmes. Qu'en est-il en réalité ? Et cette question, je la pose en ayant en tête le danger de se comparer. Tout comme pour la qualité du système d’éducation, observer être en avance ne signifie aucunement qu’il faille ralentir pour se loger au sein des retardataires.

Dans un récent rapport du gouvernement, les femmes demeurent, à 85%, les principales victimes de violence conjugale1. Elles sont également la cible privilégiée d’un imaginaire collectif qui nous affecte à travers la publicité, la pornographie et les médias en général. J’accepte l’idée qu’hommes et femmes soient victimes de cette création de stéréotypes. Mais les modèles masculins sont plus favorables. On attend d’un homme qu’il soit fort, sérieux, séduisant, un peu rebelle, qu’il ait raison et qu’il sache guider. Du côté des femmes, les modèles sont un peu moins reluisants. On veut une femme forte, mais fragile, sensible, rêveuse, voire même égarée, belle, sexy et dévouée2.

On crée des histoires de femmes qui aiment satisfaire leur homme, qui apprécient la fellation au point d’en jouir et de se laisser pénétrer oralement. En solo ou en groupe, la femme subit les giclées de ses partenaires sur le visage. Dès leur plus jeune âge, les femmes sont enjointes à trouver normal et acceptable des tas de situations, de positions et d’habits qui n’ont rien d’avantageux pour elles sinon la facilité à se trouver un amant, un homme qui lui aussi est endoctriné à rechercher ce genre de femme.

N’oublions pas tous les commentaires faciles et désobligeants qui sont passés, de part et d’autre, visant à renforcer l’homme dans sa situation de domination, et à faire perdurer la soumission des femmes. Outres les blagues qui malgré leur manque de sérieux peuvent avoir de l’influence, il y a toute une série de présupposés. Il y a des jobs d’homme et des jobs de femme. On dit une secrétaire et un médecin. On m’a raconté qu’un professeur d’université s’était adressé à sa classe en demandant si quelqu’un avait un père ingénieur... Les emplois de service à la clientèle, qui sont très souvent les moins bien rémunérés, privilégient l’emploi des femmes3. Auraient-elles des atouts qui soient plus vendeurs que ceux des hommes ? S’adresserait-on à une clientèle particulière à l’instar des publicités Budweiser qui font l’éloge d’un camp pour grands garçons ?

Tout aussi près de nous, au sein de nos relations de tous les jours, il y a encore du chemin à faire. Alors que l’on croit être parvenuEs à une égalité des sexes, on assiste plutôt au plus grand backlash de l’histoire, rendant facultative la lutte pour l’obtention de l’égalité entre les sexes. Observons plus attentivement les discussions de groupe. Les hommes ont tendance à parler plus, plus fort et plus agressivement que les femmes1. Et celles-ci, quand elles parlent, sont écoutées avec moins d’attention. Car l’on expérimente des situations de communication où, encore une fois, c’est la compétition mâle qui l’emporte. On argumente férocement, on déploie notre testostérone par le verbe, et on cogne fort sur la table quand ça ne va pas selon notre avis.

Tout comme pour les afroaméricains noire l’ont connu il y a cinquante ans, et encore aujourd’hui, on a beau avoir théoriquement ouvert la société aux femmes, il n’en demeure pas moins que leur situation sociale ne permet pas nécessairement d’accéder aux postes-clé. À la fin de l’esclavage, on a permis aux noirEs de s’élever socialement. Mais alors qu’auparavant ils et elles étaient prisEs en charge par leurs maîtres, ils et elles se sont soudainement retrouvéEs intégréEs à une société pour laquelle il leur manquait les moyens pour en faire réellement partie. Se sont donc retrouvéEs sous le seuil de la pauvreté des tas de gens qui d’un jour à l’autre ont été soi-disant libéréEs.

On peut observer la même chose pour les femmes, bien que ce soit à un autre niveau. La possibilité du divorce, la fin du confinement de la femme au foyer et leur entrée dans la sphère publique sont trois éléments observables témoignant de l’émancipation des femmes. Sauf qu’après cela, il y avait encore les cas de femmes monoparentales et le fait que les femmes soient plus nombreuses à occuper des emplois à faible revenu que les hommes.

Francis Dupuis-Déri, politologue, professeur à l’UQAM et militant proféministe1, fait le lien entre tous les épisodes de libération et le contrecoup qui s’ensuivit. Dans cette émission de CHOQ FM consacrée à son plus récent ouvrage, Mélissa Blais fait référence à une thèse similaire. Lors de la Révolution française, à l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, après la Révolution russe, et maintenant avec la libération des femmes, les gens qui se retrouvaient, du jour au lendemain, privés de leur mainmise, entraient dans une logique réactionnaire. Ainsi, alors que les sans-culottes voulurent aller plus loin et obtenir leur liberté, la bourgeoisie s’est raidie, se formant en Directoire, recréant une société de privilégiéEs et d’oppriméEs. Après la Guerre de Sécession, une longue période de separate but equal, slogan de la ségrégation, s’est abattue sur la société américaine, et le Ku Klux Klan s’est dévoué à faire regretter aux gens à peau noire d’avoir un jour eu le malheur d’être capturéEs par des marchands d’esclaves. De même, la Révolution russe s’est avérée un trop grand pas pour Lénine et ses amis, qui considéraient, fidèles à Marx, que le peuple ne pourrait se gouverner seul tout de suite et qu’il serait nécessaire que le Parti Communiste décide à sa place.

Vers où pointent ces exemples historiques ? En quoi ont-ils une incidence dans le cas de la libération des femmes ? Alors que les années soixante-dix furent au Québec un moment d’émancipation féministe, on a connu le 11 décembre 1989 un cri du cœur d’un jeune homme, Marc Lépine, qui a tué 13 étudiantes à la Polytechnique dans un cri outrageux : «J’haïs les féministes !». Des hommes que l’on identifie comme des masculinistes se regroupent sous prétexte que la société est devenue matriarcale, avec un État géré par et pour les femmes, et que c’est au tour des hommes à être victimes. Parmis les choses que ces hommes ne comprennent pas, on note le fait indéniable que pour que notre société devienne réellement égalitaire, les hommes doivent perdre leur rôle dominant6. Comme dans les cas résumés précédemment, quand un groupe précis s’insurge et revendique son émancipation, les puissants doivent apprendre à partager et à se défaire de leur préséance.

La société occidentale est fondée sur deux blocs de granit : la compétition et le patriarcat. Il n’est pas étonnant de voir que les faibles mesures de nos gouvernements en matière d’égalité homme-femme soit de mettre les hommes à la porte pour faire de la place aux femmes : nous vivons dans une société qui n’accepte pas le compromis, et encore moins le partage. Ce qu’il faut, ce sont des fonceurs et des fonceuses qui n’ont aucun scrupule à écraser les autres. Tristement, on se rend bien peu souvent compte à quel point le moindre de nos actes est complice d’un engrenage qui démolit des vies. De même, peut-on réellement croire en l’égalité en ouvrant une sphère publique masculinisée depuis toujours à des individus qui n’ont jamais eu leur mot à dire sur sa structure ?



[3] http://206.167.148.80/donstat/societe/march_travl_remnr/remnr_condt_travl/e004_effec_sal_min_sex_08.htm nous informe sur le fait que la majorité des travailleurs et travailleuses à salaire minimum sont des femmes. http://206.167.148.80/donstat/societe/march_travl_remnr/remnr_condt_travl/d001_rem_heb_emp_08.htm mentionne que les hommes (802,86$) gagnent en moyenne environ 175$ de plus par semaine que les femmes (617,66$).

[5] Dans ce paragraphe, j’élabore sur ce qu’avait dit FDD dans La Domination masculine.

[6] Tels sont les propos que défend Patric Jean dans le documentaire La Domination masculine.